Par l’ampleur de sa vision du monde et l’intensité de l’expérience sensorielle qu’il recèle – sans parler de l’audace artistique sans pareille de son créateur –, l’opéra d’Olivier Messiaen Saint François d’Assise occupe, dans la seconde moitié du XXe siècle, une place comparable à celle de *Tristan und Isolde* de Richard Wagner au XIXe siècle. Il s’agit là aussi d’une œuvre majeure de l’histoire de la musique – voire d’une œuvre phare de son époque. Ces deux œuvres scéniques sont également liées par le thème de l’amour. Il s’agit dans les deux cas d’un amour incommensurable qui culmine dans la mort, bien que chez Wagner, il s’agisse de l’amour entre un homme et une femme, tandis que chez Messiaen, c’est l’amour d’un homme pour Jésus-Christ.
L’opéra de Messiaen est une œuvre extraordinaire, notamment en raison des immenses effectifs vocaux et orchestraux qu’il requiert, et qui expliquent la rareté de ses représentations. L’année 2026 marquera le 800e anniversaire de la mort de saint François d’Assise, bien que la commémoration de cet événement ne soit qu’une des nombreuses raisons pour lesquelles nous devrions nous intéresser à cet opéra monumental. Saint François d’Assise a encore aujourd’hui des choses fondamentales à nous dire, et c’est une œuvre qui transmet une expérience existentielle. Rencontrer saint François, c’est entrer dans une sphère spirituelle qui nous impose les exigences les plus élevées. Car, comme Messiaen lui-même l’a reconnu, saint François était d’une radicalité stupéfiante. Cela se manifestait dans sa rupture définitive avec son passé et sa famille, dans sa quête de la pauvreté la plus extrême, dans sa célébration à la fois du beau et du laid, de la vie et de la mort – et dans son rapport obsessionnel aux souffrances du Christ, au point même de vouloir vivre lui-même ces souffrances. Ce radicalisme est bien loin de l’image de saint François que l’Église aime présenter aux touristes, et bien loin de ces représentations mièvres qui minimisent la puissance spirituelle et l’énergie révolutionnaire tant du saint lui-même que de ce qu’il a à nous dire.
L’engagement de Messiaen auprès de saint François fut un processus qui s’étendit sur plusieurs décennies, faisant de cette œuvre, son magnum opus, une synthèse de toute sa vie de compositeur. Le retour de Saint François d’Assise à Salzbourg ouvre à nouveau le « chemin de la grâce » du Poverello. C’est désormais à nous de le suivre et d’accompagner Messiaen sur les traces de l’homme qu’il interrogeait sans cesse afin de mieux le comprendre et de l’aimer plus profondément.
Cette nouvelle production pour Salzbourg marque le retour du metteur en scène Romeo Castellucci et du chef d'orchestre Maxime Pascal à la Felsenreitschule. Le baryton Philippe Sly fait ses débuts dans un rôle unique au sein du répertoire lyrique, offrant une expérience profondément humaine et une quête métaphysique proche de la Terre, de ses pierres et de l'immensité que nous portons en nous.